OUVERTURE

Posée debout sur la table de la cuisine familiale, une petite fille, cinq ans peut-être, ne résiste pas à l’invitation de son père : “Vas-y, jette-toi dans mes bras !”. Mais stupéfaction, horreur : les bras se sont retirés ! Tombée à terre, l’enfant trahie, toute meurtrie s’entend dire : “Tu vois, quand tu seras grande, il ne faudra faire confiance à personne !” Histoire vraie... Entrée en matière violente, me direz-vous, mais n’en est-il pas ainsi dans notre monde quand des générations entières grandissent dans le soupçon et le mensonge ? Germes de mort semant violence, haine, et rejet de l’autre jusqu’à la perversité. Il aura fallu près de vingt ans pour que cette jeune fille extirpant de son cœur ce souvenir mortifère choisisse d’habiter la confiance, berceau de la paix. Oui, c’est tôt, et à l’intérieur du cœur de l’homme, du petit d’homme, que s’apprend l’accueil de l’autre et l’éducation à la paix.

Un don et une lutte... En témoigne cet autre enfant, trois ans, qui, détrôné de sa place de dernière par l’arrivée d’un quatrième dans la famille, affirme victorieusement à son père : “J’ai décidé de ne pas tuer le bébé et de lui faire de la place dans mon cœur”.

Incroyable mais vrai ! C’est dire que tôt, très tôt, le cœur de l’être humain fait l’expérience d’être divisé, tenté par la colère, la violence, la jalousie, parfois jusqu’à l’extrême.

“Les mots sont des fenêtres ou bien ils sont des murs” a chanté Ruth Bebermeyer. Ils fomentent la méfiance qu’elle soit familiale, clanique, raciale, religieuse ou bien ils ouvrent des chemins de dialogue et de communion. Ah, tous ces mots dans nos bouches libérateurs... ou ligoteurs ! Ces mots d’accueil et de vie... ou engendrant du mal et des maux ! Quand nous avions programmé ce dossier sur la paix, nous ne nous doutions pas qu’il tomberait dans la contradiction si déchirante de notre actualité mondiale : d’un côté, la déclaration par l’ONU d’une Décennie pour promouvoir la culture de paix et de non-violence, et de l’autre, la guerre à l’Irak. Après les célébrations du IIIè millénaire fermant la page d’un siècle de barbaries, les plus atroces qu’ait connu notre planète, les Nations Unies seraient-elles tombées dans un rêve utopique faisant de la promotion d’une culture de la paix la gageure béate de quelques militants passionnés ? Non, cultiver la paix est un défi urgent à notre temps pour réveiller en l’homme un vrai “langage du cœur” (Marshall B. Rosenberg).

Le soulèvement mondial de protestations contre la guerre à l’Irak signe ce sursaut moral dont nos frères en humanité avaient besoin. Il nous rappelle que non et non “l’homme n’a pas été créé pour mourir de mort violente ni pour se donner la mort” ! Résister à toute forme de suicide ou d’attentat à la vie, c’est réaffirmer le droit à la résistance devant toutes formes de violence, des plus sournoises et cachées... aux plus institutionnelles et déclarées. Dans un contexte où les protagonistes annexent sans vergogne Dieu à leurs projets guerriers, tous les autres, et nous en sommes, se retrouvent poussés, images télévisées obligent, à comptabiliser les victimes.

La paix devient de plus en plus difficile... Disparités économiques de plus en plus grandes, fossés culturels se creusant toujours davantage, insatiables appâts de gains sont autant de barrières qui font obstacles à la fraternité entre les hommes. Mais si, elle est une lutte et un travail fragile, elle est aussi un don de Dieu. “Il n’y a pas de paix sans justice, il n’y a pas de justice sans pardon !” rappelle Jean-Paul II. C’est dans le cœur de chacun, par un changement de regard et d’attitude que paix et réconciliation sont possibles, promises à qui veut bien essayer de comprendre l’autre dans sa différence et dépasser ses différends, affirment les auteurs de ce nouveau Tychique.

“J’ai décidé de ne pas tuer le bébé et de lui faire de la place dans mon cœur”. Oui, la paix se gagne d’abord à l’intérieur de soi, près de notre Source. Elle est un acte de patience, une conversion. D’où l’importance de savoir prendre le temps d’accueillir nos propres violences, à nous-mêmes et aux autres, celles qui savent si bien se nourrir de nos peurs et incompréhensions pour les offrir à Celui qui saura, à travers elles, tisser les mailles de Sa douceur. L’éducation à la paix n’est pas une utopie. Elle est une terre à conquérir, une promesse dont il nous faut nous emparer, en renouant avec cette part inouïe en nous où tout devient essentiel parce que tout ouvert à la présence d’un autre que soi. Jésus, cet autre qui seul peut transformer nos violences en forces de vie, de don et de patience... n

Denise Vincent

© tychique