OUVERTURE
Un roi désireux de transmettre sa royauté confia une petite fortune à chacun de ses trois fils : Mes sujets ont besoin dun roi avisé et sage pour vivre en paix. Celui qui saura remplir la Grande Salle du château avec cet argent se verra confier ma succession
Dans la fièvre de lemporter, le premier fils, sûr de
lui, se présente le soir même : Père, à moi
le droit daînesse, ne suis-je point ton héritier légitime
? Vois, jai inscrit ce privilège sur les quatre murs de la Grande
Salle ! Devant les énormes tags, le visage du père sassombrit.
Et le fils de poursuivre avec superbe : Quant à largent,
il est déjà engagé dans les préparatifs de la fête.
Quelques jours plus tard, le second fils, fameux commerçant, troqua quelques pièces dor contre dénormes charrettes de paille. Ravi de la belle affaire, il déclara non sans arrogance : Ô Père, cela ma peu coûté, vois le bon gestionnaire que je puis devenir ! Dubitatif, le père imaginait lamertume de ses paysans floués par ce cadet trop habile : As-tu pensé aux bêtes, avec quoi se nourriront-elles cet hiver ? Certes, jadmire ta ruse, la Grande Salle devient avec toi salle du Profit. Mais les paysans ne sont-ils pas des hommes aussi !
Le 7ème jour, le plus jeune se présente les mains vides au palais
: Père, jai commencé par habiter et méditer
plusieurs jours dans cette Grande Salle vide. Une nuit, jai compris enfin.
Peux-tu, sil te plaît, my rejoindre ce soir ? La nuit venue,
le roi entre dans la pièce, observe, puis sassoit à côté
de son fils contemplant la lueur dune bougie posée au milieu, à
même le sol : Cher fils, tu es digne de régner car la lumière
qui éclaire ton âme emplit toute la pièce aussi, jusque
dans ses recoins ! Tu as compris lessentiel de la mission royale
Mais quas-tu fait de largent ? Le fils doucement répondit
: Javais à cur de soulager cette famille que tu connais
bien, sinistrée par la dernière foudre. Et le père de murmurer
: Cest ta compassion envers les pauvres qui ouvrira ton cur
à la Sagesse. Oui seule, lattention au plus démuni de notre
terre élargira ton âme de roi à lexpérience
de la Providence.
Cette parabole illustre les grandes tentations de notre société. Ne sommes-nous pas, peu ou prou, concernés par cette inflation du moi qui de toutes parts simpose dans nos vies ? ou trop encombrés et à quels prix de choses vaines ? Ces riens, qui prenant en otage notre liberté, grignotent notre paix ! Le troisième fils, lui, a saisi : la richesse véritable, au cur du manque, est dans laccueil de la Présence. Mystérieuse, simple lumière qui éclaire et emplit tout, dévoilant la grandeur de la vocation des fils et filles du Roi éternel. Mais combien faudra-t-il de temps pour que notre monde descende de la salle du Trône du Moi orgueilleux, dépasse la salle du Profit pour habiter celle du Partage et du Don où résonne le désir du cur de Dieu ?
À lheure de la mondialisation et de la puissance économique, les richesses se concentrent sur une minorité : 225 personnes dans le monde ont une richesse égale au revenu annuel de 2 milliards dhommes rappelle Sr Emmanuelle. Comment dès lors ne pas sinterroger en ouvrant ces pages ? Sil ny a pas lieu de se culpabiliser, lurgence est dans la réalisation dune solidarité effective pour nos frères et surs en humanité.
Et si, paradoxalement, donner ne nous appauvrissait pas ! Car le partage multiplie. Jésus, Lui le Pauvre entre les pauvres, nous montre le chemin : « Vous connaissez en effet la générosité de notre Seigneur Jésus-Christ qui, de riche quil était, sest fait pauvre pour nous enrichir de sa pauvreté » (2 Co 8, 9). Cest parce que Dieu est tout, lÊtre même, quIl na rien et donne tout ce quIl est, jusquà lextrême (M. Zundel).
Ce Tychique suggère comment creuser en nous dans notre vie affective, familiale, professionnelle, financière cet espace pour le don et la gratuité ; espace intérieur où lon apprend à ne pas garder la main fermée sur ce qui nous appartient. La pauvreté effraie quand nous la confondons avec la misère. Ah, ce piège des mots Et cette profonde peur de manquer qui nous tient ! Si la misère est destructrice, ny aurait-il pas pourtant une saine pauvreté, évangélique celle-là ? Non pas ne rien avoir. Mais ne rien convoiter
Partager la lumière de lEspérance, à même
nos obscurités, nos vides, nos attentes, cest aujourdhui
le défi placé devant nous. Oui, le fossé entre riches et
pauvres sélargit.
Il est temps de bâtir une société de la frugalité
(Père Aruppe). Mais notre temps acceptera-t-il de sy engager en
découvrant que le moins peut être un plus source de Joie ? Cest
le secret livré ici par un vieux couple africain (p.62) : Ce qui
a de la valeur ne sachète pas !
Denise Vincent
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