OUVERTURE

Elle avait “tanné” sa mère pour faire du shopping, celle-ci avait résisté. L’heure se prêtait à la convivialité familiale, non au lèche vitrine. Tenace, l’adolescente finit par provoquer l’exaspération de sa mère qui, c’était sûr, grèverait leur dernier jour de vacances. La tante, une religieuse, témoin de la scène proposa une solution à l’amiable : elle-même ferait le chauffeur et permettrait au moins l’achat jugé urgent et indispensable par sa nièce... “Je sais ce que je veux acheter, ce sera rapide !” Dix minutes plus tard, elle rejoignit la voiture lotie de deux flacons de parfum, l’un pour sa meilleure amie, un cadeau de vacances, et l’autre pour sa mère. “Ce deuxième achat improvisé devant les rayons voulait avoir, c’est clair, une odeur de réparation” se dit la tante surprise par l’élan de générosité de la jeune fille. Mais elle déchanta vite quand elle apprit le montant de la dépense. Complice, il est vrai involontaire mais quand même... presque six cent francs y étaient passés ! Elle, qui avait fait vœu de pauvreté, se sentait atteinte au plus intime : “quel piètre témoin de la simplification de vie, je fais ! N’aurais-je pas dû lui suggérer une autre manière de dire son affection et de faire la paix ? Paradoxalement, la religieuse songea à cet autre parfum qui valut à une femme de l’Évangile d’être rudoyée : « À quoi bon ce parfum ? Il pouvait être vendu plus de trois cent deniers et donné aux pauvres » (Lc 14).

Par effet de contraste, je me souviens de Lucie, une réunionnaise qui voulut participer à l’installation de notre communauté naissante à la Réunion. Presqu’en s’excusant, elle m’avait glissé dans la main un sac plastique et un petit billet : “Ce n’est pas grand chose mais ces serpillières neuves vous seront peut-être utiles pour nettoyer l’appartement que vous allez occuper”. Obole ingénieuse d’une femme qui avait eu bien des soucis familiaux, elle n’en paraissait jamais accablée. Sa foi et son espérance étaient l’ancre de son âme (He.6,19). Elle pouvait ainsi sans peur partager jusqu’à son juste nécessaire, elle aussi (Lc 21,4).

La revendication de cette adolescente n’est pas un fait exceptionnel, toutes les familles la connaissent. C’est un exemple quasi banal de la séduction de notre société de consommation. Par opposition, le geste de Lucie incarne le choix d’une femme mûrie par l’épreuve, celle du manque particulièrement...Amis lecteurs, dans le contraste entre ces deux anecdotes, nous avons la perspective de ce dossier : la riposte au piège de la consommation, c’est de s’engager dans la communion et la solidarité. Le partage n’appauvrit pas, il enrichit ! C’est ce qu’attestent les auteurs de ce dossier : F. Dermange, pasteur et professeur d’Éthique, M. Krempper, laïc expert en Économie, H. de France, prêtre orthodoxe et maître de conférences en Faculté de Sciences économiques, A. Rouet, évêque et théologien, E. Daublain, bibliste, J. Lettu, ancien directeur d’usine et intendant général d’une Communauté Nouvelle. Ils nous offrent une approche pluridisciplinaire éclairante, stimulante.

Les expériences du Sappel ou de l’Économie de Communion ont fait leurs preuves et sont de véritables îlots prophétiques où se développe une “culture du don” dont notre monde a tant besoin ! Et les témoins, É.&J-C. Chevigny, et Pascal Pingault du Pain de Vie attestent qu’on peut durer dans un choix de simplification de vie et de communion avec les plus pauvres et s’y épanouir vraiment, au plan familial et communautaire.

Simplifier sa vie n’est pas une utopie naïve mais une expérience heureuse et féconde (C. Tavin). La “valeur” vient du don de soi, il est le vrai prix des choses (p. 69). Simplifier sa vie n’est pas de l’ordre d’un simple retour à la terre, ni (foin de toute complication !) la recherche de son confort psychique. Cela engage beaucoup plus, il y va de l’urgence du Règne de Dieu !

Cinq pains et deux poissons, c’était trop pour le pique-nique d’un seul garçon et pourtant plus rien du tout, (pas même une miette !) s’il avait fallu les diviser en cinq mille parts (Jn 6,8). Déraisonnable ! Le trop d’un seul pouvait-il être « quelque chose pour tant de gens » ? (Jn 6,8...). D’un côté, un enfant dans la fraîcheur de l’âge et de l’abondance, et de l’autre, des multitudes galiléennes fatiguées de manquer... de berger ! Cette scène aurait pu rester le reflet cruel de notre triste réalité contemporaine à savoir quelques pays nantis, le G 8 d’une part, et des centaines de millions de personnes dépourvues du plus strict minimum, de l’autre. Mais ce garçon a su partager au risque de tout perdre. En se dessaisissant de tout son bien, il a permis qu’une foule soit comblée (Jn 6,11). Le message évangélique est fort ! C’est la bénédiction de Jésus dont le désir est toujours orienté vers le Père qui a permis non pas une pure division mais une multiplication.

Miracle de l’amour et démesure du don de Dieu qui inaugure la juste balance : “Si je donne tout ce que j’ai, mon prochain recevra tout ce qu’il désire” (P. Beauchamp). Est-ce à dire que simplifier sa vie n’est pas réservé aux seules “Lucie” ? Serons-nous incités en parcourant ce Tychique à écrire (pourquoi pas) nos petits billets nous aussi ? “P’tits pas, p’tits pas en avant, nou’ va avancer” aime à redire Mgr Gilbert Aubry, évêque créole de Saint Denis.

n Denise Vincent

Denise Vincent

© tychique