Cana, "tu as gardé le meilleur pour la fin"

 

Vingt cinq ans après la première session pour couples et familles, nous avons demandé à Laurence et François de dégager les grandes lignes de la pédagogie Cana.

Une pédagogie oecuménique qui a été vérifiée dans plus de quarante pays et a rejoint plusieurs milliers de personnes.

 

Tychique : François et Laurence, vous êtes au service de "Cana" depuis longtemps. Comment est née cette mission ?

François : La Communauté du Chemin Neuf est née en 1973 avec des célibataires, puis très vite des couples s'y sont adjoints. D'une certaine manière on peut dire que Cana a commencé avec l'arrivée de ces couples dans la communauté. En 1975, avec quelques autres couples de leur connaissance, ils ont exprimé le désir de faire une retraite centrée sur la vie conjugale et familiale. Retraite qui eut lieu à la Baume Sainte Marie et suscita chez Laurent Fabre, notre fondateur, le désir de poursuivre dans cette ligne. Puis le Synode sur la Famille qui eut lieu à Rome en 1980 fut sans doute déterminant : la communauté, sensibilisée à cette question, a décidé alors d'envoyer sur place quatre personnes pour être simplement proches des évêques et prier pour leur rencontre. Quelques mois plus tard, la première Session Cana avait lieu aux Pothières, Centre de Formation de la communauté. Cette session préparée et portée dans la prière par Laurent, trois couples et deux femmes célibataires fut une belle expérience pour la trentaine de familles participantes. Responsable de communauté et animateurs, tous eurent alors la conviction que ce genre de session était fondamentale. De fait, cette intuition s'est vérifiée car depuis vingt ans, la session CANA est non seulement proposée plusieurs fois chaque année en France mais aussi dans de nombreux autres pays. Et nous constatons que, partout et à chaque fois, ces sessions rassemblent des couples qui désirent vivre quelque chose ensemble dans la prière et le partage.

Tychique : "Cana", pourquoi ce nom ?

François : Au départ, on parlait plutôt de "Session pour Couples et Familles" mais très vite ce nom s'est comme imposé à nous. D'abord à travers l'Évangile de Cana (Jn 2), qui, dès la première session, a eu une place très importante et significative dans la prière et la méditation de beaucoup de personnes... Puis, quand l'année suivante, un couple de sessionnistes qui revenaient d'Israël nous a offert une bouteille de vin de Cana. Même si l'on peut toujours s'interroger sur l'historicité du lieu où Jésus a fait le miracle des noces de Cana, ce ne fut pas anodin pour nous de pouvoir célébrer la messe finale avec ce vin : l'intuition devenait évidence, nous venions de vivre "une session Cana". Nous mesurions qu'au fond Cana offrait l'occasion d'inviter Jésus dans son couple aujourd'hui, comme il y a 2000 ans un couple de Galilée avait invité Jésus, avec Marie sa mère, et ses disciples. C'est vrai, Cana reste encore aujourd'hui une occasion pour un couple français, burundais, tchèque, etc d'inviter Jésus dans son couple et dans toute sa famille et d'ouvrir ainsi la porte au Seigneur.

Tychique : L'Évangile de Cana, parle « du bon vin qui est pour maintenant » or nous constatons souvent que le couple humain est fragilisé et a besoin d'être renouvelé, régénéré. En quoi cet Évangile, est-il une Bonne Nouvelle pour les couples aujourd'hui ?

Laurence : J'aime beaucoup la fin de l'Évangile de Cana où « le meilleur est pour la fin ». Souvent l'amour dans les débuts d'un couple est fort, idéalisé parfois. Puis, avec les années il peut mal vieillir, voire même se dégrader. Nous constatons qu'avec le Christ c'est la dynamique inverse, « le meilleur » se découvre au fur et à mesure de notre vie de couple. Plus je vis avec François, plus notre amour grandit ; et nous vérifions que cette expérience est partagée par beaucoup d'autres couples avec lesquels nous cheminons dans la Fraternité Cana. Tous, nous redécouvrons qu'avec le Seigneur « le meilleur » n'est pas derrière nous - donné il y aurait un an, deux ans, dix ans ou vingt ans - mais est devant nous pour construire et inventer l'avenir de notre couple à partir de l'aujourd'hui Rien n'est figé, ni définitif dans notre vie, quelque chose peut toujours évoluer : c'est cela la Bonne Nouvelle de Cana !

François : Je dirais aussi que cet Évangile est le même pour tous et s'adresse à chacun. Il est une Bonne Nouvelle à accueillir par chaque couple avec tout ce qu'il est concrètement ; quels que soient son pays, son milieu, sa tradition, et quelles que soient sa dénomination d'église et sa manière de vivre sa vie chrétienne.

L'Évangile va s'incarner dans autant de réalités que de couples qui l'accueilleront, c'est cela l'inculturation. Je pense au couple responsable de la Fraternité Cana au Congo Brazzaville. Leur maison a été brûlée trois fois, ils ont fui pendant deux ans et ont habité un an en forêt avec leurs enfants. Accueillir l'Évangile de Cana, cela a été pour eux de pouvoir compter sur la présence du Seigneur au coeur de cette épreuve, et d'être toujours debout aujourd'hui.

Pour un couple de l'Allemagne de l'Est, cela a été de vivre la réunification et la sortie du communisme avec la réalité éprouvante du chômage. Oui, quelles que soient les réalités de vie, le couple est appelé à vivre l'Évangile là où il est, en Suisse, en Tchéquie, etc...

Tychique : Alors Cana, ce n'est pas seulement une session, cela engage toute la vie

François : Cana, c'est une occasion parmi d'autres d'accueillir le Seigneur et de laisser Sa lumière éclairer notre relation, notre vie de famille et de nous aider à nous redécouvrir l'un, l'autre.

Tychique : Cet Évangile qui renouvelle le couple : c'est très beau. Mais on sait que beaucoup de nos contemporains vivent une situation d'échec, d'usure, de fatigue, de contradiction au coeur même de leur couple Alors comment la grâce de Cana peut-elle accompagner pas à pas ces couples ? Comment rejoignez-vous les couples d'aujourd'hui qui font une session pour les acheminer peu à peu vers Jésus et vers l'accueil de cet Évangile de Cana ? Quelle pédagogie avez-vous ? Y a-t-il des étapes, des propositions concrètes ?

François : Ce qu'on propose est une proposition parmi d'autres, ce n'est pas "la" proposition unique. La session est ouverte à tous les couples, pas forcément engagés dans la vie chrétienne, mais à ceux qui sentent que le mariage et la vie de famille sont importants dans leur vie. Ils viennent parce qu'ils ont envie d'y consacrer du temps. Soit parce qu'ils n'ont jamais eu le temps de faire une retraite en couple, soit parce qu'ils ont été invités et viennent sans trop savoir.

   Ils ne viennent pas pour faire une expérience spirituelle mais pour prendre d'abord du temps en couple et en famille. La première chose que nous offrons n'est pas de vivre une expérience qui serait tracée d'avance pour eux, mais de leur permettre de prendre du temps à deux. Or on s'aperçoit que c'est une denrée très rare, quel que soit le pays où nous allons : on est marié, mais la vie nous "happe" et on peut continuer à vivre ensemble sans jamais se rencontrer.

Concrètement, le couple a là une semaine devant lui, les enfants sont pris en charge. Les animateurs proposent des choses mais le couple a aussi souvent du temps à deux ; et c'est dans ces moments-là que beaucoup de choses se passent C'est le secret de chaque couple. Nous, les animateurs, nous favorisons des conditions pour permettre au couple d'être face à face, d'avoir du temps pour s'écouter et s'intéresser l'un à l'autre, pour revenir sur ses années de mariage, pour discerner ce qui est important dans sa vie de famille, pour écouter les appels qu'il reçoit intérieurement ou extérieurement.

Laurence : Oui, c'est important de prendre du temps ensemble On s'aperçoit que pour certains couples, c'est facile de s'arrêter à deux ; mais pour d'autres, ce sera justement le fruit de la semaine car cela va se faire peu à peu, d'où l'importance de prendre une semaine pour arriver à se dire telle ou telle chose. Cette expérience là est une expérience de fond pour n'importe quel couple dans le monde.

Tychique : Mais comment trouver, ou retrouver, une parole simple et vraie dans un couple ? Quand on "s'arrête ensemble" en couple, on peut aussi se faire mal, se déchirer. Comment se fait-il que les couples reçoivent des grâces lors de ces
sessions, quel est votre secret ? Ce qui frappe toujours à CANA, c'est une qualité d'accueil communautaire, une disponibilité qui sont contagieuses. Pouvez-vous nous en dire un mot parce que ce n'est pas si évident, d'amener des gens à se parler ; ils peuvent ne pas se faire forcément du bien ? !

François : C'est difficile à exprimer car la clef, c'est le pardon Mais c'est plus qu'un mot ! C'est vrai dans tout couple, dès que nous commençons à dialoguer, surtout si on n'a pas eu le temps de s'expliquer sur certaines choses. Dès que nous sommes livrés à nous-mêmes, nous allons vite arriver à des points d'achoppement, à des blessures. Ce n'est pas forcément des choses graves mais elles font de l'ombre là où la lumière serait bienvenue. La clef, c'est de pouvoir aborder ces questions-là et de pouvoir les reconnaître ensemble. C'est là où le pardon prend toute sa dimension. Je ne suis pas habilité à en parler car c'est le mystère de chaque couple

  Mais vient le moment où la grâce est donnée, grâce du Christ qui permet de dire : "je te pardonne" ou "je te demande pardon". Ce n'est pas le tout de la relation mais c'en est une partie importante. S'il n'y avait pas cela, on n'oserait pas mettre les couples dans de telles conditions de partage.

Cette grâce du pardon permet de revivre, de revenir à la lumière, de guérir et de repartir en expérimentant « le meilleur ». Mais c'est effectivement difficile d'en parler car c'est bien le secret de chaque couple

Tychique : Secret du couple et mystère de la grâce de Jésus qui vient lui-même pardonner en nous. Sinon le pardon resterait un "truc" dit du bout des lèvres. Il s'agit là d'une évangélisation en profondeur...

François : Oui, parce qu'il y a plus qu'un simple pardon. Il s'agit d'un renouvellement : "je te redécouvre et j'ai vraiment envie de vivre cette alliance avec toi".

Laurence : Il s'agit exactement de la grâce du sacrement de mariage dans le couple ! Avec le sacrement de mariage, les conjoints se donnent l'un à l'autre devant témoins, devant l'Église. Un sacrement que les conjoints se donnent mutuellement Or peu à peu avec les années, le temps vient où l'on oublie qu'on s'est donné ensemble. Cela explique pourquoi dans Cana, on (re)découvre un peu plus notre ministère conjugal et parental. On reprend conscience de la responsabilité que le Seigneur nous a donnée, l'un vis-à-vis de l'autre, que ce soit à travers le pardon, la tendresse ou le dialogue. L'important, c'est cette responsabilité que l'on a l'un avec l'autre et l'un vis-à-vis de l'autre.Ce que j'aime beaucoup quand nous prenons du temps ensemble devant le Seigneur, c'est que cela se passe dans la liberté et la douceur Il n'y a pas de violence, le Seigneur ne nous prend pas avec violence. Tout se fait là où chacun peut recevoir ce que le Seigneur a
à lui donner à cet instant précis de sa vie, au moment même de la session. C'est d'ailleurs pour cette raison que tous les couples peuvent s'y sentir bien, car le Seigneur nous rejoint là où nous en sommes. Et là, chaque couple est unique, il n'y a pas un couple qui vit la même chose qu'un autre couple. Il n'y a rien de forcé ou violent ; il n'y a pas de réponse à donner à tel moment ou à telle situation. Ce n'est pas un "truc spirituel" qu'on impose à un couple qui, après, va se retrouver dans le réel ! En fait, ce couple va repartir de la session, avec quelque chose de concret, un pardon donné à sa belle-famille, quelque chose de précis, vécu avec ses enfants, avec sa femme ou son mari. Ce sont des petites choses qui, après, vont pouvoir être reprises et vécues dans le quotidien. Et ce sera vraiment là-dessus qu'il pourra partir et bâtir. Sinon il ne partirait sur rien !

Tychique : Vous soulignez la réalité du fruit porté par une parole donnée ou un geste posés lors d'une session Mais en même temps, le quotidien est bien là ! Vivre le pardon, recevoir ou redécouvrir le ministère du couple au cours d'une session, c'est une chose, mais comment tenir dans la durée ? Proposez-vous quelque chose pour garder et vivre la grâce de Cana au quotidien ?

François : Au début, chacun rentrait chez soi, avec quelque chose qui s'était ouvert dans la relation, et essayait de faire pousser la graine semée dans la session. Après quelques années, les couples ont demandé plus. Un "après". La communauté a fait la sourde oreille pendant quelques années car elle était très occupée par ailleurs. Puis cinq ans après, en 1985, à la fin d'une session, l'équipe d'animation a proposée un premier week-end Cana. Ce week-end s'est déroulé à Paris avec 120 couples qui avaient déjà suivi des sessions. Là, après avoir prié, réfléchi, partagé ensemble, nous avons mis en place une charte avec des week-end sur un an pour les couples qui souhaitaient continuer. C'était la naissance de la Fraternité Cana en octobre 1985.

La Fraternité Cana est une alliance de couples pour l'évangélisation du couple et de la famille.

À la fois, on vient continuer le chemin commencé en session, et redonner, partager à d'autres couples ce qu'on a vécu. C'est aussi préparer des sessions, témoigner dans sa paroisse, dans son milieu professionnel, etc Aujourd'hui, quinze ans après, la Fraternité Cana est présente dans une quarantaine de pays.

Tychique : Quelle est l'insertion de la Fraternité Cana dans la pastorale familiale en France ? Quel lien avec l'Église catholique, et les autres Églises ? Dans les pays où les catholiques sont minoritaires, Cana a-t-il un impact oecuménique ? Et dans un contexte autre que catholique, comment gérez-vous la journée de la réconciliation, avez-vous été amenés à adapter des choses au niveau de la pastorale ? Faites-vous toujours la même chose ?

François : En fait, quelque part cela rejoint la question de "l'après-session" dans le quotidien, et du "comment" faire fructifier les grâces reçues. Je dirai que "tout ce qui n'est pas donné est perdu" et que "toute eau qui stagne est une eau morte". Ce que je reçois, je dois le redonner, c'est là le secret des couples qui ont fait la session. Je crois que tout couple se retrouve en fin de session dans une situation où il "doit" donner. Ne serait-ce qu'au moment même où il retrouve les enfants en fin de session ! (rires) Je fais le lien avec les couples de divers milieux, y compris d'églises.

  Souvent Cana s'est déroulé dans des lieux, des diocèses, des pays, où les couples sont dans un contexte où ils se sentent appelés à travailler pour l'Unité ; à redonner ce qu'ils ont reçu dans un souci d'accueillir et favoriser cette Unité. Les couples qui viennent sont souvent interpellés par l'oecuménisme et se sentent appelés à travailler pour l'unité des chrétiens, soit parce qu'ils avaient déjà cet appel, soit parce que, par Cana, ils sont mis dans cette situation

Je peux donner quelques exemples qui soulignent bien les enjeux d'unité entre églises :

- Au Kenya, par exemple, depuis cent ans l'église catholique et les communautés protestantes se sont développées parallèlement sans se rencontrer ; les proportions sont égales mais on peut passer sa vie sans jamais rencontrer quelqu'un d'une autre confession. Dans la Fraternité Cana de ce pays, la première fraternité était anglicane, commencée par un prêtre anglican qui, en Suisse, avait rencontré la communauté. Mais ensuite, une autre fraternité fut catholique, organisée par des catholiques. Il y avait donc au Kenya une mission Cana catholique et une mission Cana anglicane. Nous n'avions pas voulu cela mais cela s'était fait par un concours de circonstances Or au Chemin Neuf, nous désirons travailler à l'unité des églises, c'est pourquoi il nous a semblé que cette situation ne devait pas durer. Finalement, des contacts, d'abord timides, se sont établis entre le prêtre anglican et deux couples catholiques. Puis il y a eu un projet pour une session unique, mixte, préparée lors de cette fameuse rencontre à Nairobi en août 1999 avec trois couples : un était anglican, l'autre catholique et le troisième pentecôtiste. Cela se passait dans un grand bâtiment de l'église anglicane quand tout à coup une explosion a secoué tout le
bâtiment au moment même où les couples allaient s'asseoir. Portes et fenêtres ont volé en éclats : c'était l'ambassade des États Unis qui, à coté, était victime d'un attentat. Il y a eu quelques blessés dont une des femmes, venue un peu à reculons,
à cette rencontre de Cana. Elle s'est dit : "Oh là là, Cana c'est dangereux !" Et puis, sur son lit d'hôpital, elle a senti que même si c'était un chemin difficile, l'enjeu de l'unité valait la peine de persévérer De fait, ces trois réalités ecclésiales présentes alors, continuent aujourd'hui à cheminer ensemble : ces trois couples sont aujourd'hui les piliers de la Fraternité Cana au Kenya.
- En Russie, il y a en ce moment un enjeu important et délicat d'unité entre les orthodoxes et les catholiques. Des sessions Cana ont commencé autour d'une paroisse orthodoxe à Moscou.
- En Tanzanie, nous avons fait une session avec vingt prêtres anglicans et leurs épouses.

Tychique : Il y a l'unité entre églises. Il y a aussi l'unité entre ethnies...

Laurence : Oui, je prends quelques exemples :
- La Nouvelle-Calédonie. La session commençait juste après la crise de 1986 entre ethnies. Par un concours de circonstances, ces dernières années, les trois couples piliers étaient mélanésien protestant, calédonien blanc et wallisien catholiques. A travers tous les
événements, ils ont persévéré pour vivre le dialogue, le partage...
- Au Burundi. Depuis le début les deux ethnies, tutsis et hutus, sont représentées dans la Fraternité Cana et évangélisent ensemble.
- En Belgique. Au début ce n'était pas évident de faire une session bilingue où il y aurait ensemble néerlandophones et francophones. Cela s'est finalement très bien passé. Les couples s'engagent à partager cette grâce d'unité dans leur couple, dans leur famille. Grâce qui ressurgit dans leur contexte, là où ils sont.
- En Allemagne, la première session a commencé juste avant la chute du mur. Un couple d'Allemagne de l'Est, qui avait réussi à fuir en Allemagne de l'Ouest, était présent. On a vécu ainsi, un peu avant et pendant la chute du mur, la réunification de l'Allemagne. Et cela continue dans le quotidien de la fraternité Cana. En fraternité, ils vivent cette réunification faite politiquement mais qui est juste en train de naître et doit s'enraciner entre les Allemagnes de l'Est et de l'Ouest.

Tychique : Et l'unité entre les classes sociales ?

François : Oui, elle est bien présente aussi, j'allais y venir. On aurait pu penser que Cana était réservé à des chrétiens d'un certain milieu, engagés Mais comme beaucoup viennent grâce au bouche à oreille (on invite son cousin, son beau-frère, ses voisins), on a eu très vite un éventail assez vaste de personnes : du cadre supérieur, au paysan, à l'ouvrier, à l'instituteur, etc. On a vu (et on voit encore) à Cana des gens de tous milieux qui se retrouvent ensemble pour une expérience commune et cela se passe très bien. À ce propos, il y a une petite anecdote
en banlieue parisienne C'est un homme qui a une situation assez importante et qui un matin, en partant au travail s'aperçoit que l'éboueur qui vide sa poubelle a fait une Session Cana. Il l'invite alors à prendre un café. Depuis, tous les matins, ils se rencontrent et continuent à partager ensemble dans la même fraternité.

Laurence : Au niveau international, nous aimons bien, au bout de plusieurs années dans la fraternité, proposer des échanges entre pays. C'est ainsi que des frères d'Égypte sont allés au Liban pour être au service d'une Session Cana. Pour la première session au Kenya, on a fait venir un couple d'Angleterre(1) pour le côté anglican et un couple du Burundi. Qu'un couple du Burundi vienne au Kenya, interrogeait les gens qui se disaient : "Mais que peut-il venir de bon du Burundi avec tous ses problèmes !" Or à la fin de la session ils ne pouvaient plus se quitter, aussi bien d'un côté que de l'autre. C'est une expérience qui se répand dans de nombreux pays : la Côte d'Ivoire va aider le Tchad ou le Burkina Faso, etc... C'est d'une grande richesse pour tous.

Tychique : Au fond, le sacrement de mariage devient pour le couple une source féconde d'unité dans tous les domaines de sa vie et peut même déteindre au niveau de sa propre vie sociale. Peut-on dire que le ministère du couple est de l'ordre d'un ministère d'unité dans le monde ?

Laurence : La Fraternité Cana, c'est d'abord pour se former soi-même et en couple, mais c'est aussi, nous le constatons, pour beaucoup,
un "moteur" d'évangélisation, d'ouverture à l'autre. Cette ouverture est sans doute une spécificité propre à Cana. Cette dynamique d'ouverture sur l'autre, sur la mission, est un fruit de la vie apostolique de la communauté du Chemin Neuf qui est donné, partagé à Cana.

Tychique : Est-ce que ça veut dire que le coer de Cana, c'est devenir disciple de Jésus-Christ ?

Laurence : Oui, on a envie automatiquement de redonner ce qu'on a reçu du Seigneur. Il y a beaucoup de couples qui partent en vacances à l'étranger et qui nous disent : "On aimerait donner une semaine au service". Il y a cet appel à se donner, à être témoins.

Tychique : À Cana, n'est-ce pas finalement comme une famille ?

Laurence : Oui, une grande famille. C'est une famille de couples mais il y a aussi des prêtres, des célibataires femmes. des jeunes et des enfants aussi. Il y a là quelque chose de prophétique... C'est un lieu où se donnent beaucoup de témoignages. Il y a des échanges entre pays. C'est un lieu où les relations sociales sont renouvelées et riches, un lieu d'ouverture comme on le disait.

Tychique : Pourriez-vous revenir sur la notion de sacrement ?

 François : Oui, en reprenant la notion de 'ministère' du sacrement de mariage.
À travers le sacrement de mariage, on peut dire que le couple reçoit un ministère qui lui est confié :
- le 'ministère conjugal', la charge de faire grandir le mariage,
- le 'ministère parental', c'est à dire l'accueil de la vie, l'accueil des enfants Ce qui n'est jamais fini, même quand les enfants quittent le foyer !
- le 'ministère ecclésial' et 'social' : le couple est envoyé à toute la création et dans la société pour porter du fruit, pour travailler à la justice, à l'unité et faire grandir l'amour. L'amour des conjoints appelé à rayonner dans le couple et la famille, est aussi appelé à rayonner dans le monde. C'est cela le ministère du sacrement de mariage.
Et finalement, peut-être qu'à Cana, on découvre ou redécouvre ce ministère.

Laurence : Au niveau de Cana, on n'arrive pas dans un pays comme ça, c'est toujours en lien avec l'Église. C'est généralement sur l'invitation d'un évêque, d'un prêtre ou d'un pasteur. On demande toujours, quand c'est possible, l'aide de prêtres, de pasteurs, de religieux et de religieuses formés à l'accompagnement. On aime travailler avec des diversités, et différentes sensibilités ecclésiales. Alors si Cana est d'abord une session pour les couples et les familles car les enfants y ont aussi une place importante ; on peut dire aussi que ce n'est pas seulement une 'affaire' de couples mais une expérience vécue en Église.

François : Oui, Cana, n'est pas seulement une 'affaire' de couples, c'est-à-dire de couples qui redonnent à d'autres couples, mais c'est une expérience communautaire. Ce qui touche les gens, c'est le témoignage d'une communauté qui prend du temps gratuitement pour s'occuper de ces couples. Et après, les couples prennent à leur tour du temps pour servir d'autres couples. Dans la communauté, tous sont au service : hommes et femmes mariés, jeunes, prêtres et femmes engagées au célibat consacré. Mais l'important c'est l'accueil communautaire. Les couples sont souvent touchés par cette vie communautaire de partage, de transparence, de fraternité, de service. Ils ont envie de continuer. Beaucoup de prêtres ont redécouvert leur appel spécifique au sacerdoce et beaucoup de célibataires consacrés en étant au service sont un témoignage dans les sessions. Là aussi, il y a un témoignage d'Église Mais donné communautairement.

Tychique : Un témoignage communautaire où les enfants ont aussi leur place ?

Laurence : Nous touchons là à une spécificité de Cana. Beaucoup de mouvements proposent des sessions pour couples, mais Cana accueille aussi les enfants. Et les enfants sont importants ! En fin de session, si les parents ne sont pas pressés de revenir chez eux, les enfants ne le sont pas plus. Toute une cohésion et une complicité sont nées entre eux. Au Burundi, les enfants de la fraternité cana sont vraiment devenus un vrai petit corps communautaire,. et un vrai lieu d'appel. Pour les jeunes de Bujumbura, Cette année, la "Mission jeunes" de France pourra enfin les visiter et les soutenir ; le terrain sur place est prêt parce que, là-bas, des couples Cana ont perçu cet appel des jeunes et se sont mis à leur service pour les accompagner dans le quotidien depuis des années. Le fruit est mûr et prêt à être cueilli, grâce à ces familles qui ont senti et accueilli le désir de leurs enfants. CANA, c'est donc une même réalité. Adultes et enfants sont bien sûr différents mais complémentaires...

Tychique :Avec Cana, vous rencontrez toutes sortes de réalités sociales ou nationales. Il y a des riches et des moins riches, des couples marqués par une forme ou une autre de précarité Vous avez parlé d'unité, de cohésion, mais existe-t-il une forme de solidarité, autre que spirituelle ?

François : C'est vrai, Cana est une grande famille fraternelle. Si par exemple, un couple français de la Fraternité Cana va dans une fraternité à l'étranger, il y sera accueilli comme membre de la famille. Dans ce pays étranger, il y aura une solidarité fraternelle et spirituelle mais aussi matérielle, très concrète Beaucoup de sessions dans certains pays ont été possibles parce que d'autres pays ont aidé au financement des voyages Quand un pays démarre, il a besoin d'être soutenu et dès qu'il est un peu plus fort, il peut à son tour aider d'autres pays. Mais plus proche, il y a aussi la solidarité entre fraternités d'un même pays et entre personnes d'une même fraternité. Par exemple, je reviens du Congo RD (République Démocratique) : ils vivent le partage et ont mis en place des micro-projets comme monter un petit élevage de poules ensemble, labourer un champ ensemble, ce qui permet de mettre en commun les ressources. A l'Île Maurice, tout le monde ne peut pas se payer une semaine de session alors on fait des 'levées de fonds' : on vend des gâteaux pendant une journée, on récolte des vêtements, etc Cela met en route des formes multiples de solidarité qui débordent largement le simple domaine spirituel.

Un autre témoignage pour finir : celui de Gisèle, une femme du Burundi. Elle a fait la session, il y a un an, avec son mari puis ils sont rentrés dans la Fraternité Cana. Gisèle est ménagère et a un petit commerce en ville pour aider à 'faire bouillir la marmite'. C'est une vraie commerçante. Un jour, elle a un ennui avec quelqu'un du marché. La police arrive et embarque tout le monde et Irène se retrouve accusée et mise en prison. N'étant pas jugée tout de suite, elle est mise en détention préventive à la prison centrale de Bujumbura. Comme Gisèle est une femme de prière, elle commence à prier dans sa cellule. Mais elle n'est pas seule dans sa cellule, bondée. Les autres femmes lui demandent : "on ne pourrait pas prier avec toi ?" Alors elle fait des réunions de prière dans sa cellule. Comme il y a beaucoup de chants, les autres détenues entendent dans les autres cellules et demandent à participer. Cela devient plus compliqué, il faut demander aux gardiens de la prison s'il est possible d'y proposer des réunions de prière pour les femmes qui le veulent. Après plusieurs semaines, le directeur donne une autorisation pour une réunion le jeudi soir. La première fois, elles sont 50 femmes, puis 100, puis 200, puis 600. Et là, cela ne suffit plus, elles demandent à avoir une messe le samedi matin Au bout de trois mois, elle est jugée et reconnue innocente. Depuis, Gisèle retourne toutes les semaines à la prison, le jeudi, pour prier. Je crois que c'est une parabole de l'action de Dieu dans une vie, dans un couple, qui peut changer beaucoup de choses dans une famille, dans une société Je ne sais pas ce que deviendra ce ministère mais cette expérience est impressionnante.

Tychique : Une dernière question : Cana s'adresse aux couples mariés, mais aujourd'hui, beaucoup de familles sont divisées, déchirées. Qu'est-ce que Cana a à dire à ceux qui sont touchés par le divorce, la séparation, ou concernés par un remariage ?

 François : Les sessions Cana ne sont pas des sessions réservées aux couples en difficulté mais pour tous les couples qui ont besoin de prendre du temps ensemble.

Parmi tous ces couples venant se ressourcer certains ont vécu un divorce, puis un second mariage civil. Certains étaient heureux de le dire et de pouvoir aborder cette question des divorcés-remariés. Nous avons donc été amenés à proposer des week-ends et des retraites plus spécifiques. Il y a eu d'abord en 1986 la Fraternité Cana Espérance pour les personnes divorcées, séparées, qui vivent seules ; et depuis 10 ans, un cheminement proposé aux divorcés-remariés(2). À Cana, tous les couples sont invités et ceux qui le demandent seront accompagnés dans leurs difficultés. C'est là notre désir et notre prière !

(1) voir photo p.30 de ce même numéro.
(2) NDLR : Voir la présentation des missions, CANA ESPERANCE et CANA/DIVORCES-REMARIES dans le même numéro. Tychique aura l'occasion d'aborder ces questions dans un prochain dossier.

 

© Tychique 2001